Article paru le 5/10/2014 dans Le Soir : « La crémation devient bio »

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Des débats s’ouvrent en vue d’encadrer légalement la biocrémation

  • On dissout le cadavre dans une solution d’eau et d’hydroxyde de potassium chauffée
  • Les Etats-Unis et le Canada y ont déjà recours
  • Mais le système présente des risques en termes de salubrité, affirment certains

Une douzaine d’Etats la pratiquent déjà aux Etats-Unis.  Elle se développe aussi au Canada.  Aux Pays-Bas, le monde politique va débattre la semaine prochaine de l’opportunité de légiférer.  En Belgique, pour l’instant, la biocrémation n’intéresse pas encore grand monde.  Mais les choses pourraient changer prochainement.  Voici quelques jours, la fédération flamande des pompes funèbres a interrogé Liesbeth Homans, ministre flamande de l’Intérieur, sur la possibilité de créer un cadre légal autorisant la crémation bio.  Au niveau national, une réunion du conseil d’administration de Funebra, la fédération nationale des pompes funèbres, est prévue ce mercredi à Bruxelles, pour en discuter.  Car le sujet est encore très méconnu.

La biocrémation (lire ci-contre) serait l’alternative « verte » à la crémation des dépouilles humaines.  Elle utiliserait, selon ses défenseurs, 1/7 de la quantité d’énergie nécessaire à l’incinération et produirait un tiers de gaz à effet de serre en moins, selon son créateur, le biochimiste Sandy Sullivan.

« La biocrémation est similaire au processus naturel qui se produit après les funérailles, mais il est accéléré », estime John Heskes, directeur de l’innovation au sein de l’organisation de funérailles néerlandaise Yarden.  Il affirme, par ailleurs, qu’ « un autre avantage est que biocrémation est basée sur l’eau, une alternative conviviale au feu et à la terre.  Et puis, on ne gaspille pas un cerceuil… »

« Certains crématoriums seraient intéressés« , affirme Raymond Dekimpe, porte-parole de la fédération des pompes funèbres de Wallonie.  Brûler un cercueil consomme de l’énergie, c’est sûr.  Mais personnellement, je ne suis pas convaincu de l’apport de la biocrémation en termes de salubrité.  Il faut compter entre cinq jours et une semaine entre le décès d’une personne et son inhumation.  Pour transporter le corps jusqu’au crématorium, même bio, il faudra quand même bien un cercueil.  Retirer le corps d’un cercueil nécessite aussi des manipulations qui peuvent être néfastes pour la santé du personnel qui peut contracter des maladies ou des contaminations.  A moins que toutes les étapes aient lieu au même endroit : funérarium, crématorium et cimetière.  Je pense qu’il reste des calculs à faire pour prouver que la biocrémation est vraiment polluante. »

Pour le Varu, le conseil autonome flamand des entreprises de pompes funèbres, les choses sont pourtant claires.   »Les crématoriums existants doivent évoluer et se mettre à la biocrémation, affirme le porte-parole Bruno Quirijnen, au Belang van Limburg.  S’il apparaît que l’empreinte écologique est plus petite, ça me semble un choix évident. »

Raymond Dekimpe se pose, lui, encore beaucoup de questions.   »On parle de bio et d’empreinte écologique mais je n’ai encore rien entendu sur le sort qui va être réservé au liquide une fois l’opération terminée. »

Reste aussi la question du coût.   »Investir dans ce nouveau matériel sera évidemment onéreux pour les intercommunales qui gèrent les crématoriums en Wallonie et pour le gouvernement qui les soutient, poursuit Raymond Dekimpe.  Ça se répercutera évidemment sur les familles.  Or, ces dernières années, le prix des crémations est déjà passé du simple au double car les crématoriums ont dû s’équiper de filtres spéciaux qui retiennent mieux les particules nées de la combustion.  Pas sûr, donc que s’équiper de fours bio soient une priorité… »

D’autant que la demande pour un tel service est encore inexistante.   »Nous n’en avons jamais parlé avec les collègues et aucune famille n’a jamais abordé le sujet.  Il y a une barrière psychologique que les gens ne sont pas encore prêts à franchir, » pense-t-on au crématorium de Court Saint-Etienne.

Sophie Buyse (l’expert) : « Comme jeter le bébé avec l’eau du bain« 

Sophie Buyse est psychologue, spécialiste du deuil, notamment au sein de l’ASBL « Cancer et Psychologie » On va où quand on est mort ? » (Editions Alice).

Que vous inspire le procédé mis en oeuvre par la biocrémation ?

La première réaction, je crois, est une résistance.  Peut-être n’est-on pas encore prêts… La méthode, de prime abord, fait irrésistiblement penser aux moyens qu’un assassin utiliserait pour se débarrasser d’un cadavre.  Il y a derrière tout cela, quelque chose d’expéditif, de froid, d’aseptisé, qui donne le frisson.  Cette idée, aussi, que l’effluent final issu du processus peut, au bout du compte, retourner à l’égout : c’est quand même assez intolérable – c’est une image qui, à certains égards, rejoint l’expression « Jeter le bébé avec l’eau du bain ».  En même temps, il n’est peut-être pas si surprenant qu’on en vienne à mettre au point ce type de procédé dans notre société occidentale qui a tendance à nier la mort, à la faire disparaître, à l’évacuer purement et simplement quand d’autres cultures – voyez seulement la fête des morts au Mexique, par exemple – entendent cohabiter avec elle, se l’approprier.  Dans la biocrémation, telle qu’elle est décrite, il y a aussi une idée de désinfection qui paraît assez en résonance avec le rapport que notre société entretient avec la mort.

Les zélateurs du procédé disent, en substance, qu’il n’y a pas de façon idéale de faire passer un mort de l’état de cadavre à celui de poussière.  Qu’importe la méthode – ensevelissement ou crémation – puisqu’au bout du compte, disent-ils, le résultat final est le même.  Seul le temps nécessaire à l’aboutissement du processus varie… Le procédé est-il aussi indifférent qu’ils le prétendent ?

Non, certainement pas.  Ce sont des choses qui importent à l’entourage du défunt.  Il suffit de voir le soin qu’on continue d’apporter à la toilette funéraire et au décorum qui entoure les funérailles.

La différence, aussi, c’est que l’ensevelissement et la crémation mettent en oeuvre des éléments naturels…

Mais oui ! La terre, l’air, l’eau, le feu… Les quatre éléments.  Il y a là une dimension sacrée évidente.  L’idée, c’est que le corps, finalement, réintègre l’environnement dont il était issu.  Dans le procédé mis en oeuvre par la biocrémation, on a le sentiment d’avoir très prosaïquement affaire à la même chimie que celle qui règle mille autres questions de la vie quotidienne…

Source Le Soir du 5/10/14